Nelson Dumais

Le Jeudi 24 avril 2008 | Mise en ligne à 10h56 | Commenter Commentaires (88)

À l’heure du Web, les grands médias en péril ?

Publié dans la catégorie Société

illustration2008042401.jpgPersonne ne sera étonné d’entendre, en 2008, que le phénomène Internet bat son plein et que la Grande Toile est devenu le principal média des Canadiens de moins de 35 ans. Et personne ne sourcillera en apprenant que cette révolution se fait au détriment des journaux quotidiens, de la télévision conventionnelle et de la radio. C’était écrit dans le ciel, dira-t-on. Pourtant, les grands médias s’accrochent, résistent, cherchent des voies de préservation pour leur assiette publicitaire. Hier c’était TQS. Qui sera le prochain ?

illustration2008042404.jpgPour comprendre davantage la situation, j’ai rencontré Philippe Le Roux (photo ici à droite), président de la firme montréalaise de marketing interactif VDL2, qui, en janvier dernier, annonçait dans le bilan de ses tendances 2006-2010, qu’Internet avait gagné et que les médias ne seraient plus jamais les mêmes.

“Aux États-Unis, affirme-t-il, les recettes publicitaires des quotidiens ont chuté de 8,7 % en 2007 et celles de la télévision et de la radio ont diminué de près de 2 %. Mais en même temps, elles continuent de croître du côté Internet à un taux annuel de 15 à 30 % suivant les marchés. À un point tel qu’en Grande Bretagne, elles devraient dépasser celles de la télévision dès l’an prochain.”

Et on n’a rien vu ! Effectivement, 2008 devrait être une année des plus significatives. “Avec une élection présidentielle courue aux États-Unis, on devrait voir apparaître plusieurs innovations informatives sur Internet, des nouveautés qui renforceront le bouleversement en cours des médias d’information. C’est le cas de CNN qui organise présentement des débats électoraux sur YouTube, d’ABC qui s’est associée à Facebook, sur lequel Obama avait déjà rassemblé un quart de million de supporters l’an dernier.” Et ainsi de suite.

illustration2008042402.jpgillustration2008042403.jpgAu Québec ? “La tendance est sensiblement la même”, continue l’analyste de VDL2. Par exemple, la firme américaine d’analyse de marchés ComScore publiait en novembre dernier des chiffres où on apprenait que “Facebook était plus visité que l’ensemble des sites de Radio-Canada/CBC et que Blogger attirait plus d’internautes que la Cyberpresse et Le Devoir.com réunis”.

Mais fait significatif, ces deux derniers médias rejoignaient “cinq fois plus de lecteurs que leurs éditions papier“, des résultats qui s’expliquent facilement. “Dans les pays industrialisés, ce n’est souvent que par le style que les quotidiens ou les bulletins de nouvelles se différencient, précise Philippe Le Roux. Tous s’alimentent de dépêches provenant des mêmes agences, des agences dont la vision du monde est de plus en plus subjective”. Tant et si bien que les gens se tournent de plus en plus vers Internet pour s’informer.

Malgré la distribution grandissante d’exemplaires gratuits ou vendus à fort rabais, la chute de la diffusion des quotidiens continue à se faire sentir. Paradoxalement, alors que “cette uniformisation en cours va à contre-courant de la société de l’information dans laquelle les nouvelles technologies nous plongent, les grands médias ne veulent voir que la relative croissance à court terme du trafic de leur site web”, soutient-il. Le cri du tyrannosaure ? À terme, “cet état de fait risque que de provoquer une rupture radicale entre ces médias et la population”.

illustration2008042406.jpgEt c’est aussi névralgique du côté télé. On assiste à une multiplication des modèles de diffusion (TiVo, télé à la carte, YouTube, iPod vidéo, etc.) qui permet au spectateur de regarder les émissions de son choix à l’heure de son choix sur l’écran de son choix (téléviseur, ordinateur, téléphone cellulaire…). La conséquence principale, d’expliquer l’homme de VDL2, est que ça remet en cause le rôle de ces chaînes et les contraintes de leur grille de programmation. “Alors qu’elles ont passé les dernières années à se débarrasser de leurs activités de production, dit-il, elles se retrouvent dans une situation d’intermédiaire sans valeur ajoutée, qui va devoir repenser son rôle pour justifier son existence.”

Or voilà que cette utilisation croissante du Triple W s’accompagne de facteurs de renforcement qui ne font qu’ajouter au mouvement d’accélération. Une commodité en appelle une autre; plus on en utilise, plus on en utilise ! Un bel exemple est le phénomène communautaire, avec, en fond de scène, une effervescence de gens de plus en plus présents sur le Net pour chercher leur information, confiants de la trouver.

illustration2008042405.jpg“Prenez Doctissimo, continue Philippe Le Roux, c’est un site de santé français qui n’a jamais reçu de promotion chez nous. Pourtant, il y est le plus consulté dans le domaine de la santé, quatre fois plus que Passeport Santé son premier concurrent québécois. Pourquoi ? Parce qu’on y retrouve des centaines de milliers de contributions d’internautes qui partagent leurs expériences, offrant ainsi des points de vue et des solutions de rechange au discours traditionnel du système de santé. Or ce genre de réseau communautaire se répand présentement comme une traînée de poudre dans la population.”

“Il y a aussi le cas du site Web de RDS, poursuit l’expert, un site spécialisé en sport qui attire plus d’internautes que la Cyberpresse au complet ou que le site de TQS. On y a récemment connu une journée de près de 1 M de visiteurs uniques. Vous savez pourquoi ? Parce que ce site fait place aux visiteurs. Il leur permet même d’apporter de la nouvelle et de la traiter de façon élaborée. C’est une communauté, celle des amateurs de sport, qui a son mot à dire et qui sait que cela peut compter. C’est une approche qui remet en cause le statut traditionnel des médias.”

illustration2008042407.jpgLe statut des médias ou le rôle des journalistes ? “Les deux, répond-il. Les médias peuvent soit se sentir en péril face au Web, soit y découvrir de nouvelles occasions d’affaires. C’est entre leurs mains : ils peuvent y laisser leur peau ou y trouver une deuxième jeunesse. Même remise en question chez les journalistes. Pour les internautes, la nouvelle est perçue comme étant gratuite; c’est l’information qui a de la valeur. Ils sont prêts à payer pour de la nouvelle traitée, celle mise en perspective ou contradictoire. La nouvelle brute, ils l’ont partout, à répétition, à longueur de journée. Voilà qui ouvre de nouveaux horizons pour les journalistes.”

Peut-on parler d’une tendance lourde ? ” Lourde, documentée et inéluctable ! Nous sommes au cœur de la révolution médiatique, celle qui se prépare depuis des années. Les mois à venir vont être riches en rebondissements, réorganisations, remises en question. Cela, quoi qu’en disent, quoi qu’en fassent les grands médias qui, présentement, s’accrochent, résistent et cherchent des voies de sauvegarde pour leur assiette publicitaire. Le mouvement s’accélère et le conservatisme peut être dangereux.”

Tout un programme en perspective !

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